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L’accaparement des terres en Afrique : Investissement ou pillage ?

16 Fev 2015
Categorie: Cartons rouges
Tag: PHP

 

 

Au moins 2,5 millions d’hectares de terres ont été achetés en Afrique par des Etats étrangers, des multinationales ou des fonds de pension, soit l’équivalent du territoire de la Belgique. C’est ce que révèle un rapport de la FAO – l’Agence de l’Onu pour l’agriculture et l’alimentation.
L'Europe est ainsi le continent le plus dépendant des importations de terres : 60 % des terres « consommées » sont situées à l'extérieur des frontières de l’Europe. L'Allemagne, le Royaume-Uni, l'Italie, la France, les Pays-Bas et l'Espagne sont dans la liste des dix pays au monde qui dépendent le plus de l'importation de terres pour leurs économies. Ce phénomène d’accaparement des terres est difficile à maitriser car de nombreuses transactions se passent dans la plus stricte confidentialité.

Dakar (Sénégal)

 

N'oublions pas les Chinois, Indiens, Coréens du Sud et les économies pétrolières du Golfe qui sont à la recherche de terres étrangères pour répondre à leurs besoins croissant de production alimentaire.
Selon le Land Matrix Project, un groupe international de surveillance des acquisitions importantes de terres étrangères, 203 millions d'hectares (huit fois la taille de la Grande-Bretagne) sont passés sous contrôle étranger entre 2000 et 2010, via des ventes ou locations de longue durée. 66% des transferts concernaient l'Afrique.
Depuis l’an 2000, 5% de l’espace africain cultivable a été concédé à des investisseurs étrangers, notamment en Afrique de l’Est (Tanzanie, Soudan, Mozambique) et centrale (RDC, Cameroun), mais aussi à l’Ouest (Sierra Leone, Nigeria, Mali, Sénégal).

Investissement ou pillage ?

En Éthiopie, au Ghana, au Mali, à Madagascar et au Soudan, les transactions ont porté depuis 2004 sur 2,5 millions d’hectares (ha) – soit presque l’équivalent de la Belgique ! - pour un montant total de 920 millions de dollars. Pour les pays hôtes, les « bénéfices » prennent principalement la forme d’une augmentation des investissements étrangers, de création d’emplois, de développement des infrastructures et de transferts de technologie et de savoir-faire.

  • Le groupe Bolloré (deuxième plus grand investisseur français après Le groupe Louis Dreyfus) est présent dans 43 pays d’Afrique :
    Il y contrôle des plantations, ainsi que des secteurs stratégiques : logistique, infrastructures de transport, et pas moins de 13 ports, dont celui d’Abidjan. L’empire Bolloré s’est développée de façon spectaculaire au cours des deux dernières décennies « en achetant des anciennes entreprises coloniales, et [en] profitant de la vague de privatisations issue des "ajustements structurels" imposés par le Fonds monétaire international », constate le Think Tank Oakland Institute. Selon le site du groupe, 150 000 hectares de plantations d’huile de palme et d’hévéas, pour le caoutchouc, ont été acquis en Afrique et en Asie. L’équivalent de 2700 exploitations agricoles françaises ! Selon l’association Survie, ces chiffres seraient en deçà de la réalité. Le groupe assure ainsi posséder 9 000 ha de palmiers à huile et d’hévéas au Cameroun, là où l’association Survie en comptabilise 33 500.
    Au Libéria, le groupe Bolloré possède la plus grande plantation d’hévéas du pays, via une filiale, la Liberia Agricultural Company (LAC). En mai 2006, la mission des Nations Unies au Libéria (Minul) publiait un rapport décrivant les conditions catastrophiques des droits humains sur la plantation : travail d’enfants de moins de 14 ans, utilisation de produits cancérigènes, interdiction des syndicats, licenciements arbitraires, maintien de l’ordre par des milices privées, expulsion de 75 villages…
  • Au Sénégal, Senhuile SA relance le débat sur l’accaparement des terres :
    Senhuile SA s’était vue accorder 20.000 hectares de la réserve de Ndiael par l’Etat sénégalais, sous l’administration de l’ex-président Abdoulaye Wade. Les habitants de 37 villages contestent le projet, disant qu’il les prive d’accès à leurs pâturages et aux sources de nourriture, d’eau et de bois de chauffage. Des représentants du collectif étaient présents en Europe en février et mars pour dénoncer ce projet de l’entreprise sénégalo-italienne Senhuile. C’est plus de 9 000 personnes, majoritairement paysans et éleveurs, qui voient menacés leurs moyens de subsistances et qui risquent de devoir quitter leur village !
  • Toujours au Sénégal, Le village de Kirène, symbole du cynisme des multinationales :
    Dans le village de Kirène, au Sénégal, plus de 10 000 bouteilles d’eau minérale sont produites chaque heure par l’usine locale. 30 tonnes de haricots verts sont récoltées chaque jour sur les terres maraichères environnantes. Mais les habitants n’en voient pas la couleur : ils ne disposent pas de l’eau courante, les haricots partent pour l’Europe, et les jeunes subissent le chômage. Une étrange vision du « Sénégal qui gagne ».
  • Comment Areva laisse mourir ses travailleurs au Niger :
    L’extraction minière d’uranium au Niger serait-elle l’une des activités les plus sûres au monde ? Areva y exploite deux mines depuis le début des années 1970, et emploie aujourd’hui 2 600 personnes. Or, en un demi-siècle, seuls sept dossiers de maladies professionnelles d’employés travaillant dans les mines d’uranium d’Arlit et Akokan, dans le Nord-Niger, ont été validés par la sécurité sociale nigérienne. Et sur les sept travailleurs victimes de pathologies professionnelles, cinq sont des expatriés français, indique Ousmane Zakary, du Centre de sécurité sociale de Niamey. Seuls deux mineurs nigériens sont concernés, alors que le personnel nigérien constitue 98% des employés d’Areva sur place. "Une performance sanitaire !"
  • Le débat se poursuit et s’intensifie à chaque nouvelle découverte :
    Du pétrole au Ghana, du manganèse au Gabon, du charbon au Mozambique, pour n’en citer que quelques-unes. Nous estimons que l’Afrique dispose de réserves équivalant à 120 milliards de barils de pétrole, soit autant que la moitié de l’Arabie saoudite, et de 600 millions d’hectares de terres arables non cultivées, soit la moitié du total mondial.

 

Culture de thé, région de Kericho, Kenya - Le Kenya ne consomme que 5 % du thé qu’il produit, le reste est exporté -
© yannarthusbertrand2.org

 

La part de l’Afrique

Les législations souvent quasi souples de certains pays d’Afrique (fiscales, sociales, ..) attirent investisseurs et entrepreneurs étrangers qui ne se soucient guère du contexte environnemental ou social de ces pays concernés. Selon une étude de la Matrice Foncière : 45% des terres faisant l’objet d’une transaction sont des terres déjà cultivées, ett un tiers des acquisitions sont des zones boisées, très rentables lorsqu’on y organise des coupes de bois à grande échelle. Des terres sont déclarées inexploitées ou abandonnées sur la foi d’imageries satellites qui ne prennent pas en compte les usages locaux des terres.
Une autre façon de dominer l’Afrique consiste à mettre à sac ses richesses naturelles. On peut citer le cas connu du Congo, où des bandes armées contrôlées par ses voisins ougandais, rwandais et burundais pratiquent à l’est du pays le vol de minéraux pour revendre ces derniers à des entreprises étrangères… qui sont elles-mêmes complices du forfait.

L’Afrique finance également les classes dominantes occidentales en fixant le prix de ses matières premières à des tarifs défiant toute concurrence, mais aussi en versant des salaires misérables aux travailleurs qui s’échinent dans les mines ou aux champs.

D’après un rapport de l’Oxfam 60% des transactions ont eu lieu dans des régions « gravement touchées par le problème de la faim » et « plus des deux tiers étaient destinées à des cultures pouvant servir à la production d’agrocarburants comme le soja, la canne à sucre, l’huile de palme ou le jatropha ».

 

Puits de pétrole dans le delta du Niger près de Port Harcourt, Rivers, Nigeria
© yannarthusbertrand2.org

 

L’Europe plus présente que l’Asie

Les Amis de la Terre Europe et le Sustainable Europe Research Institute ont modélisé les flux invisibles de terres dans le monde, afin de calculer les besoins en terres d'un grand nombre de pays et de régions. Ces besoins représentent la somme des terres qu'un pays consacre aux productions destinées à sa consommation domestique et de celles qu'elles « empruntent » aux autres pays du fait de l'importation de produits comme les denrées alimentaires ou les vêtements, déduction étant faite de celles consacrées aux produits d'exportation. En appliquant ce modèle aux pays européens, ils ont pu montrer les hauts niveaux de consommation en Europe, et la forte consommation de viande, de produits laitiers et d'autres denrées dont la production requière de larges surfaces, gonflent de façon insoutenable notre besoin en terres. L'Europe mobilise ainsi 640 millions d'hectares par an pour sa consommation, soit 1,5 fois sa propre superficie. La consommation moyenne de terres de l'Union européenne est de 1,3 hectares par personne, alors que celle de pays comme la Chine ou l'Inde n'est que de 0,4 hectares par personne.         
D’après un des responsables de l’étude « La surconsommation en Europe est l'un des plus puissants moteurs de l'accaparement de l'espace écologique des pays du Sud par les pays riches. Dans un monde où la quantité de terres est limitée, la surconsommation des uns signifie l'impossibilité pour d'autres de répondre à des besoins fondamentaux comme cultiver la terre pour se nourrir. »            
A ceci, il faudrait ajouter la demande croissante en agrocarburants qui, d’après un expert, « a conduit à un doublement de la consommation européenne d'huile végétale.   
Pour les Amis de la Terre, l'enjeu pour l'Europe est de réduire sa surconsommation de terres et de ressources naturelles.

 

© 2015 VIE | Keyser Sozé -- Sources : Bastamag.net - AFP