VERS UN ANTIDOTE UNIVERSEL CONTRE LES MORSURES DE SERPENTS ?


Grâce à l’immunité hors norme d’un homme ayant subi – volontairement – 200 morsures de serpent, une équipe de scientifiques a mis au point un antivenin inédit. Ce traitement expérimental protège contre les poisons de 19 des plus dangereux serpents du monde.

Chaque année, les morsures de serpents causent plus de 100.000 décès dans le monde, et laissent 300.000 survivants handicapés à vie. Aujourd’hui, des chercheurs de Centivax, entreprise californienne de recherche sur les vaccins, annoncent une avancée spectaculaire : un « cocktail » thérapeutique capable de neutraliser les effets de venins provenant de serpents aussi redoutables que le cobra royal ou le mamba noir.

Un cobaye volontaire et hors du commun

Décrit dans la revue Cell, ce nouvel antivenin repose sur un partenariat inattendu entre un immunologiste et un passionné de serpents. Le premier, Jacob Glanville, a fondé et dirige Centivax dans le but de développer des vaccins universels, notamment pour la grippe. Ses travaux l’ont amené à travailler sur les morsures de serpent, qu’il pense pouvoir traiter avec un unique antivenin. C’est en voulant trouver un individu immunisé contre les morsures de serpent qu’il a fait la rencontre déterminante. « Je cherchais un expert des serpents mordu par mégarde, peut-être une ou deux fois. À la place, j’ai trouvé Tim Friede”, raconte Jacob Glanville à Sciences et Avenir

Pendant 18 ans, Tim Friede s’est exposé plus de 800 fois à des venins de serpent mortels, dont 202 par morsures directes. Son but : pousser son système immunitaire à produire une défense contre le plus grand nombre possible de toxines. Cobras, kraits, mambas ou encore taïpans… Il s’est volontairement laissé mordre par 16 espèces de serpents parmi les plus venimeux de la planète. En conséquence, Tim Friede a développé une immunité hors du commun aux venins de serpents. Son sang est une véritable bibliothèque d’anticorps, qu’il met au service de la recherche. “J’ai pris contact avec lui en lui disant « C’est peut-être une question délicate, mais j’aimerais bien mettre la main sur un peu de votre sang. », se souvient Jacob Glanville. Tim a immédiatement répondu : « J’attends cet appel depuis bien longtemps. »

Un cocktail à trois ingrédients

L’antivenin produit par l’équipe de Centivax, soutenue par les National Institutes of Health, est composé de seulement trois éléments principaux, dont deux proviennent de Tim Friede. Pour accomplir cette prouesse, les chercheurs ont identifié, à partir d’un panel de 19 espèces de serpents, les toxines communes à la majorité d’entre elles. Toutes les espèces appartenaient à la famille des élapidés, qui compte certains des serpents les plus venimeux au monde : cobras, mambas, serpents corail, etc. Leurs venins sont connus pour leurs effets neurotoxiques. À partir du sang de Tim Friede, les scientifiques ont isolé deux anticorps, LNX-D09 et SNX-B03. Ces deux molécules ont été associées à une troisième déjà connue pour traiter certaines morsures de serpents, le varespladib. Résultat : l’antivenin testé sur des souris confère une protection totale pour 13 des 19 espèces de serpents étudiées, et partielle pour les autres.

Depuis l’invention du premier sérum antivenin par le Français Albert Calmette en 1894, le principe est resté le même : immuniser un cheval ou un mouton avec du venin, puis extraire ses anticorps. Cette méthode, bien que salvatrice, présente plusieurs inconvénients : réaction allergique au sérum animal, efficacité limitée à une ou deux espèces, et besoin d’une identification précise du serpent – souvent impossible dans l’urgence. Avec cette nouvelle approche, les chercheurs ont obtenu un anti-venin à large spectre composé d’anticorps humains. Cela présente de nombreux avantages.

Comme les anticorps neutralisant les toxines sont d’origine humaine, le corps les rejette moins. Ils sont ainsi plus durables dans l’organisme. Une seule dose du mélange est alors nécessaire, au lieu de 10 à 15 doses espacées de quelques heures pour les sérums d’origine animale. De plus, composé de seulement trois éléments, l’antivenin pourrait être plus facilement lyophilisé. Cela éviterait de devoir stocker en continu le remède dans des réfrigérateurs. Enfin, le coût de production des anticorps a grandement diminué avec les années, et il est à présent possible de les fabriquer pour moins de 100 dollars par gramme.

Le médicament pourrait être compétitif en termes de coût, supérieur en termes d’efficacité, avec beaucoup moins d’effets secondaires et considérablement plus facile à déployer dans des environnements austères”, résume Jacob Glanville.

Sur la piste d’un antivenin universel

Après les souris, l’équipe cherche désormais à tester l’efficacité du traitement sur de plus gros mammifères, avec des doses de venin plus importantes. Les chercheurs comptent tester l’antivenin sur des chiens admis dans des cliniques vétérinaires pour des morsures de serpent. Si cette phase de test est réussie, les essais humains pourront suivre.

Cet antivenin protégeant des morsures d’élapidés n’est qu’un début. Les scientifiques de Centivax veulent désormais s’attaquer à l’autre grande famille de serpents venimeux : les vipéridés. Il se trouve que Tim Friede est également immunisé contre plusieurs espèces membres de ce groupe. “Nous menons un autre programme sur les vipéridés, parallèlement à celui que nous avons mené avec les élapidés, annonce Jacob Glanville. Au final, nous aurons deux cocktails à large spectre, et en les rassemblant, vous aurez de facto un antivenin universel.

En 2017, l’Organisation mondiale de la santé a ajouté les morsures de serpents venimeux à la liste des maladies tropicales négligées. En effet, les empoisonnements par morsures de serpents ont surtout lieu dans les pays en voie de développement. Un antivenin universel pourrait révolutionner la lutte contre ce fléau. Plus besoin d’identifier l’espèce en urgence, ni d’importer des sérums spécifiques parfois indisponibles localement. Dans de nombreuses régions d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud, cette avancée résoudrait une crise humanitaire négligée.


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