KENYA: LA FUTURE MÉGARAFFINERIE DE DANGOTE MENACE LA PERLE DU LITTORAL KÉNYAN, L’ÎLE DE LAMU


Quid de l’avenir du tourisme, de la pêche et des écosystèmes marins? À qui iront les emplois générés? De nombreuses questions agitent les habitants de l’île historique de Lamu, au Kenya, furieux de n’avoir jamais été consultés ni informés sur la future mégaraffinerie de Dangote censée s’élever non loin d’ici trois ans.

Comté de la côte nord-est du Kenya composé d’une partie littorale et de petites îles, le choix de Lamu pour construire la seconde mégaraffinerie africaine de pétrole du groupe nigérian Dangote, d’une capacité annoncée de 700.000 barils par jour, est récent. Il n’a été rendu public qu’en juillet. Et les pelleteuses sont déjà sur place.

Le président kényan William Ruto a posé la première pierre de ce projet à 16 milliards de dollars (14 milliards d’euros) avec le milliardaire nigérian Aliko Dangote le 30 septembre 2026. Le président a fini par répondre aux inquiétudes des habitants du cru. « Vos droits seront protégés. Votre voix sera entendue à partir d’aujourd’hui, jusqu’à ce que cette raffinerie fonctionne et au-delà », a assuré le chef de l’État. « Les questions foncières seront traitées conformément à la loi et équitablement, les impacts environnementaux et sociaux évalués avec rigueur ».

Des familles qui s’estiment spoliées

Présenté comme une avancée majeure pour la souveraineté énergétique du Kenya et de l’Afrique, le projet est contesté en justice par des familles locales s’estimant spoliées de leurs terres. L’ONG Greenpeace a demandé la suspension du projet et réclamé qu’une étude d’impact environnemental et social indépendante soit d’abord réalisée, rendue publique et soumise à une véritable consultation des populations concernées.

« Ce projet menace de détruire l’un des écosystèmes côtiers les plus fragiles d’Afrique de l’Est tout en enfermant le Kenya dans un avenir risqué, fondé sur les combustibles fossiles », a déclaré Sherelee Odayar, chargée de campagne pétrole et gaz chez Greenpeace Afrique, sa représentation sur le continent, citée par le site d’information africain Agence ECOFIN.

Les pêcheurs locaux craignent de ne plus pouvoir travailler. Les opérateurs touristiques redoutent la fuite de leurs clients. Et la communication au public des modalités du monumental projet a fait défaut. Les 60.000 emplois que le projet est censé générer suscitent d’immenses espoirs chez les habitants de Lamu, mais ils craignent qu’ils ne soient attribués à des travailleurs venus d’autres régions.

Une ville inscrite au patrimoine de l’Unesco

Mardi 29 septembre, veille de la pose de la première pierre, quelques dizaines d’habitants, opposants et militants des droits humains, se sont réunis dans la vieille ville de Lamu, construite au XIIe siècle et inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, pour scander « Haki Yetu » (« Nos droits ») face à un pouvoir qu’ils disent muet.

William Ruto « n’était pas conscient de tout cela », explique à l’AFP l’ancienne sénatrice d’opposition Shakilla Mohamed. La manifestation est arrivée « au bon moment », poursuit-elle, estimant que le président avait l’air « sincère » dans ses propos apaisants tenus mercredi 30 septembre.

Mais Khelef Khalifa, directeur de l’ONG Muslims for Human Rights (MUHURI, Musulmans pour les droits humains), voit plutôt dans les mots présidentiels des propos « non contraignants » venus d’un « politicien » qui « peut dire n’importe quoi ». « On ne négocie pas après avoir signé un contrat. On négocie avant », a souligné Khelef Khalifa, présent à la manifestation le 29 septembre. 

Une image de la vieille ville de Lamu, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco (mars 2023). © Jedz G/Pexels

L’étude d’impact environnemental devait être conduite « avant » que les excavatrices, alignées comme à la parade pour la cérémonie de mercredi, ne s’apprêtent à se mettre en action, acquiesce Salwa Mahmoud, 25 ans, artiste ayant aussi participé au rassemblement de mardi.

« Mensonges »

Très contesté par la jeunesse kényane à moins d’un an d’élections qui le verront briguer un second mandat, William Ruto est, estime-t-elle, un « habitué des promesses dont on attend encore qu’elles se matérialisent ». « Il est trop tard », embraye Said Hassan, le directeur de l’Alliance pour l’art et le théâtre de Lamu (Lamu Arts and Theatre Alliance), qui voit dans les propos du président de simples « mensonges ».

Le milliardaire nigérian Aliko Dangote a confirmé que la mégaraffinerie devrait entrer en service d’ici « 40 mois à compter d’aujourd’hui », et annoncé l’ouverture d’un centre qui formera un millier de personnes. « Le président, le gouverneur (du comté de Lamu) et (Aliko) Dangote ont été très grossiers » en parlant des opposants au projet durant la cérémonie du 30 septembre, relève Said Hassan. « Nous n’avons pas peur que les gens nous poursuivent en justice. Que chaque personne qui veut créer des problèmes sache que nous sommes prêts et que nous lui donnerons des maux de tête », a ainsi averti Aliko Dangote.

« Racketteurs »

Le gouverneur de Lamu, Issa Timani, a de son côté qualifié les critiques de la mégaraffinerie d’« ennemis de Lamu » quand le président Ruto, lui, a traité de « racketteurs » ceux qui « financent des actions en justice » contre la raffinerie.

Famau, opérateur touristique, maugrée contre les conséquences du projet pour le tourisme, secteur qui fait « vivre 90% de l’île ».
Il grogne que « les touristes viennent ici pour la culture » – et pas pour les pétroliers qui ravitailleront la mégaraffinerie et qu’ils croiseront vraisemblablement bientôt lors de croisières en boutre autour de Lamu.


AFP

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