Et si la Terre était plate ? Cette question, qui resurgit aujourd’hui sur les réseaux sociaux, semble défier des siècles de savoir scientifique. Pourtant, la quête de la forme réelle de notre planète est une aventure intellectuelle bien plus ancienne et fascinante que ce que les mythes populaires laissent croire. Loin d’être une découverte de la Renaissance ou de Galilée, l’idée d’une Terre ronde a émergé dans l’Antiquité et a été démontrée par des preuves concrètes bien avant notre ère. Cet article retrace l’épopée méconnue de cette vérité géométrique.
La forme de notre planète semble aujourd’hui une évidence. Pourtant, affirmer que la Terre est ronde a été l’une des plus grandes conquêtes de l’esprit humain. Cette idée, qui s’oppose à ce que nos sens perçoivent, a mis des siècles à s’imposer grâce à l’observation et au raisonnement. À une époque où des courants marginaux remettent en cause cette base de la science, revenir sur l’histoire fascinante de la découverte de la terre ronde permet de saisir la solidité des preuves accumulées depuis l’Antiquité.
L’idée que les Hommes ont d’abord – et pendant longtemps – imaginé la Terre comme un objet plat est largement répandue. C’est tout d’abord peut-être préjuger de l’intérêt que les premiers Hommes portaient à la forme de la Terre qu’ils foulaient. C’est également peut-être négliger les connaissances empiriques plutôt solides en géométrie et en astronomie que les Égyptiens, par exemple, avaient pu acquérir. Des connaissances qui laissent penser qu’ils ont très bien pu considérer la Terre comme ronde.
Cette croyance populaire, selon laquelle nos ancêtres croyaient tous en une Terre plate, est en grande partie un mythe. Pour de nombreuses civilisations anciennes, la question précise de la forme du monde n’était pas centrale. Leur vision de l’univers intégrait la Terre dans un récit cosmologique plus large, où elle pouvait reposer sur le dos d’un animal, flotter sur un océan primordial ou être portée par des piliers. Le passage à l’idée d’une terre ronde est né d’une démarche nouvelle : vouloir créer un modèle géométrique et prédictif du cosmos, capable d’expliquer le mouvement régulier des étoiles et des planètes, au-delà de la simple apparence.
Certains évoquent par ailleurs la possibilité d’une Terre ronde déjà décrite dans la Bible, citant pour preuves quelques versets qui, lus avec le filtre de nos connaissances actuelles, pourraient ressembler à une description très moderne de notre Planète. Le prophète hébreu Esaïe, par exemple, évoque bien le « cercle de la Terre », parfois traduit comme le « globe de la Terre » ou « la rondeur de la Terre ». Mais le doute tombe lorsqu’il parle, plus loin « des extrémités de la Terre ». Dans son esprit, il est bien question d’une Terre plate, certes circulaire, et entourée d’eau.
Il est fondamental de distinguer deux concepts : une Terre en forme de disque et une Terre sphérique. L’expression « cercle de la Terre », présente dans de nombreux textes anciens, évoque presque toujours un disque plat, dont les bords peuvent être connus ou inconnus. Cette image correspond à l’expérience humaine directe : l’horizon semble former un cercle autour de l’observateur. Le véritable bond intellectuel a été de concevoir la Terre comme une sphère, une forme géométrique parfaite en trois dimensions. Ce saut conceptuel est apparu dans la Grèce antique non par hasard, mais par un raisonnement philosophique : si la sphère est la forme la plus parfaite, et que la Terre est au centre de l’univers (selon leur modèle), alors elle doit nécessairement être sphérique.
Une chose est certaine : ce n’est pas Galilée (de 1564 à 1642) qui a découvert que la Terre est ronde. C’est pour avoir défendu la théorie de l’héliocentrisme que le savant italien a été condamné par l’Inquisition. Une théorie qui allait à l’encontre de celle de l’Église qui prétendait que la Terre – et non le Soleil – se trouvait au centre de notre Univers.
L’une des confusions les plus répandues dans l’histoire des sciences est d’attribuer à Galilée la découverte de la rotondité terrestre. En réalité, au début du 17e siècle, le fait que la Terre soit ronde était un savoir établi depuis près de 2000 ans, enseigné dans les écoles et universités médiévales. Le procès de Galilée ne portait absolument pas sur la forme de la Terre, mais sur sa position dans l’espace. L’Église défendait le géocentrisme (la Terre immobile au centre), tandis que Galilée soutenait l’héliocentrisme de Copernic (le Soleil au centre). Mêler ces deux débats obscurcit la compréhension de l’un des conflits les plus symboliques entre science et dogme.

Les premières preuves attribuées à Aristote
Il semblerait que Thalès de Milet (de -625 à -547) ait été le premier à s’être réellement posé la question de la forme de la Terre. Mauvaise pioche toutefois puisque lui posait une Terre en forme de disque plat sur une vaste étendue d’eau. C’est ensuite Pythagore (de -580 à -495) et Platon (de -428 à -348) qui lui (re) donnent une forme sphérique jugée plus rationnelle. Et enfin Aristote (de -384 à -322) qui en apporte quelques premières preuves observationnelles comme la forme arrondie de l’ombre de la Terre sur la Lune lors des éclipses. Un fait qui ne paraît alors pas réellement choquer son monde.
Aristote ne s’est pas contenté d’une intuition philosophique ; il a rassemblé des preuves tangibles de la sphéricité terrestre. Dans son ouvrage « Du Ciel », il présente un ensemble d’observations qui, combinées, ne laissent place à aucun doute raisonnable. Outre l’ombre courbe projetée sur la Lune pendant les éclipses, il fait remarquer un fait accessible à tous les voyageurs de l’époque : la voilure d’un navire s’efface à l’horizon après sa coque. Ce phénomène ne peut s’expliquer que par la courbure de la surface terrestre qui cache progressivement l’objet. Il note aussi que les étoiles visibles changent lorsque l’on se déplace vers le nord ou le sud, preuve que l’on observe le ciel depuis une surface arrondie et non plane. Ces arguments fondés sur l’expérience concrète ont établi pour la première fois l’idée de terre ronde sur des bases solides et vérifiables.
Il ne faudra d’ailleurs ensuite pas attendre bien longtemps avant qu’Eratosthène (de -276 à -194) n’en calcule la circonférence. Il avait remarqué qu’à midi, le jour du solstice d’été, il n’y avait aucune ombre du côté d’Assouan. En mesurant l’ombre d’un bâton planté à Alexandrie au même moment et en connaissant la distance qui sépare les deux cités, il déduit la circonférence de la Terre avec une précision assez étonnante : 39.375 kilomètres contre quelque 40.000 kilomètres pour les estimations actuelles.
La démarche d’Ératosthène est un chef-d’œuvre de simplicité et de logique géométrique. Son raisonnement repose sur un principe clair : si le Soleil est assez éloigné pour que ses rayons arrivent parallèles sur Terre, alors une différence d’angle d’ensoleillement entre deux lieux traduit directement la courbure de la planète. À Assouan, les rayons tombent à la verticale (angle de 0°). À Alexandrie, située plus au nord sur le même méridien, ils forment un angle mesurable. En déterminant que cet angle valait environ 1/50e d’un cercle complet (7,2°), et en connaissant la distance terrestre entre les deux villes, il lui suffisait de multiplier cette distance par 50 pour obtenir la circonférence totale de la Terre ronde. Cette expérience, d’une élégance remarquable, montre que la sphéricité n’était plus une simple théorie à son époque, mais un fait quantifiable.
Du savoir antique aux certitudes modernes
Contrairement à une autre idée reçue tenace, le savoir sur la terre ronde ne s’est pas évanoui pendant le Moyen Âge. Les érudits de cette période, comme Bède le Vénérable en Angleterre ou Thomas d’Aquin, enseignaient la sphéricité terrestre. Les représentations cartographiques montrant un disque, souvent appelées mappemondes en « T dans O », étaient des schémas symboliques et théologiques représentant les trois continents connus, et non des cartes scientifiques affirmant la planéité. La preuve définitive et pratique est venue des grandes explorations. Le premier tour du monde accompli par l’expédition de Magellan (1519-1522) a démontré de manière irréfutable qu’il était possible de naviguer toujours vers l’ouest pour finalement revenir à son point de départ, une impossibilité sur un monde plat.
Aujourd’hui, les preuves de la rotondité de notre planète sont omniprésentes et accessibles. Les photographies prises depuis l’espace, les transmissions en direct de la Station Spatiale Internationale, et même les trajectoires courbes que suivent les avions long-courriers pour emprunter le chemin le plus court (l’orthodromie) en sont des démonstrations quotidiennes. La persistance des théories de la Terre plate nous rappelle une leçon importante : la connaissance scientifique n’est jamais acquise une fois pour toutes dans l’opinion publique. Elle demande d’être comprise, expliquée et transmise. L’histoire millénaire de la découverte de la Terre ronde est bien plus qu’une anecdote ; c’est le récit fondateur de la méthode scientifique, où l’observation, la mesure et la raison finissent par révéler la vérité derrière les apparences.
Src : FuturaSciences





